MÉNAGER LES ESPACES ET LES ESPÈCES
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Construire une route, un quartier, un parking, une zone d’activité, aménager une place ou transformer une parcelle n’est jamais un geste neutre.
Chaque projet modifie les sols, l’eau, les paysages, les usages et les conditions de vie des espèces qui occupaient déjà les lieux.

APPRENDRE À FAIRE AVEC L’EXISTANT
Pendant longtemps, nous avons considéré l’aménagement comme une manière de conquérir de nouveaux espaces : construire, étendre, artificialiser, puis compenser ailleurs.
Aujourd’hui, les connaissances scientifiques et l’urgence climatique nous invitent à changer de regard. Il s’agit désormais de passer de l’aménagement à l’aménagement du territoire, en l’associant à une plus grande prise en compte du vivant et du vivre-ensemble.
Ne plus détruire pour reconstruire
Aménager avec le vivant ne signifie pas renoncer au développement de nos territoires.
Cela signifie accepter que le sol, l'eau, les arbres, les animaux et les plantes ne sont pas des éléments décoratifs du projet : ils en constituent l'infrastructure vivante.
Car un écosystème est le résultat de relations qui se sont construites dans le temps. Certaines mettent des décennies, voire davantage, à se constituer.
C'est pourquoi la priorité avant tout projet est de conserver plutôt que (re)construire.
La biodiversité ne devrait donc pas être un « supplément vert » ajouté à un projet déjà conçu. Elle devrait être prise en compte dès le départ, au même titre que l’eau, les sols, les paysages, les usages et les besoins des habitants.
Détruire un milieu pour en recréer un autre n'est pas équivalent et aura un impact négatif évident.
Réutiliser un bâtiment, transformer un espace existant, réhabiliter plutôt que démolir, désimperméabiliser une cour ou un parking, restaurer une zone humide plutôt que la déplacer…
Ces choix peuvent réduire à la fois la consommation de ressources, les déchets liés à la construction, l’artificialisation des sols, les émissions liées aux travaux, les coûts à court et long termes, la destruction d'habitats.
Faire avec l'existant n'est donc pas renoncer à aménager. C'est avoir un sens aigu des impacts générés et faire preuve de créativité en matière d’usages écologiques, multiples et évolutifs.
De la même manière, un aménagement revêt toute son utilité dès lors qu’il s’inscrit dans la durée, à horizon de 20 ou 30 ans.
Un territoire réellement durable doit aussi rester capable d'absorber l'eau, de rafraîchir l'air, de stocker du carbone, de nourrir le vivant, de laisser circuler les espèces et d'accueillir les générations futures.
Des solutions existent
Partout en France, des collectivités expérimentent de nouvelles façons d’aménager :
- Désimperméabiliser, c’est transformer des surfaces minérales en sols capables d'infiltrer l'eau : cours d'école, parkings, places, trottoirs.
- Renaturer, c’est redonner une place aux sols vivants, à la végétation et à l'eau dans les espaces urbanisés.
- Préserver les arbres existants : un arbre adulte fournit immédiatement de l'ombre, stocke du carbone, accueille une biodiversité et participe au cycle de l'eau. Le remplacer par de jeunes plantations ne produit pas les mêmes effets à court terme.
- Restaurer les continuités écologiques, c’est conserver ou recréer haies, bosquets, mares, bandes végétalisées et passages permettant aux espèces de circuler.
- Concevoir des bâtiments accueillants pour la biodiversité, c’est prévoir dès la conception des espaces favorables aux oiseaux, chauves-souris, insectes ou autres espèces lorsque cela est pertinent.
- Adapter l’éclairage, c’est éviter d'éclairer inutilement les espaces naturels, les arbres et les corridors nocturnes.
- Réutiliser plutôt que démolir, c’est transformer les bâtiments et espaces existants lorsque c’est techniquement et économiquement pertinent.
L'exemple des zones humides
Les zones humides sont particulièrement révélatrices de cette nécessité de changer de regard. Une mare, un marais, une prairie humide ou une zone temporairement inondable peuvent sembler inutiles lorsqu'on raisonne uniquement en terme de constructibilité.
Pourtant, ces milieux jouent de multiples rôles : ils stockent temporairement l'eau, limitent les effets des inondations, filtrent certains polluants, contribuent à la recharge des nappes phréatiques, stockent du carbone et abritent une biodiversité remarquable.
Lorsqu'une zone humide est drainée ou asséchée, ce n'est donc pas seulement un habitat qui disparaît. C'est tout un ensemble de fonctions écologiques qui est perdu.
Et lorsqu'elle se trouve sur une propriété privée, cela ne signifie pas pour autant que ses fonctions écologiques cessent d'intéresser le territoire.
L'eau, les espèces et les continuités écologiques ne connaissent pas les limites cadastrales.
LE COMMUN ET LA PROPRIÉTÉ
Un sentier forestier peut être utilisé par un promeneur, un coureur, un cycliste… mais aussi traversé par un cerf, un renard ou un blaireau. Une haie peut être une limite de propriété pour un propriétaire et un corridor écologique pour des espèces. Une zone humide peut se trouver sur une propriété privée tout en jouant un rôle dans le fonctionnement hydrologique de tout un bassin versant.
Aménager un territoire suppose donc de rechercher un équilibre entre les différents usages, plutôt que de considérer qu'un usage doit nécessairement primer et exclure tous les autres.
Comment par exemple concilier promenade • chasse • exploitation forestière • agriculture • loisirs • tranquillité de la faune • protection des milieux ? Certains espaces peuvent accueillir plusieurs usages simultanément. D'autres nécessitent des périodes ou des zones de quiétude particulières.
L'enjeu est donc de déterminer comment différents usages peuvent trouver leur place sans compromettre les fonctions écologiques essentielles. Cela suppose parfois de différencier les espaces, les périodes ou les pratiques.
Quand les clôtures interrompent le passage du vivant
Une clôture peut répondre à des besoins légitimes : protéger une habitation, une culture, une plantation forestière, un élevage ou délimiter une propriété. Mais lorsque les clôtures se multiplient, se prolongent ou deviennent infranchissables, elles peuvent transformer un territoire continu en une succession d'espaces isolés.
Pour la faune sauvage, une clôture n'est pas seulement une limite de propriété. Elle peut interrompre un déplacement vers une zone d'alimentation, empêcher l'accès à un site de reproduction ou couper un corridor écologique. Certains animaux peuvent également se blesser ou mourir en tentant de franchir des grillages inadaptés. L'Office français de la biodiversité souligne ainsi que l'engrillagement peut aggraver la fragmentation des habitats et provoquer des blessures ou des mortalités directes.
La propriété privée est un droit qui doit prendre en compte et respecter le fonctionnement écologique du territoire.
C'est notamment pour répondre à cet enjeu qu'a été adoptée la loi du 2 février 2023 visant à limiter l'engrillagement des espaces naturels et à protéger la propriété privée.
Dans les zones naturelles ou forestières concernées, elle pose le principe de clôtures permettant la libre circulation des animaux sauvages et prévoit des règles de hauteur, de distance au sol et de conception, avec plusieurs exceptions liées notamment à certaines activités agricoles, forestières, scientifiques ou patrimoniales.
Partager un territoire, c'est accepter des limites — y compris celles que le vivant nous impose.
LE VIVANT DANS LES DOCUMENTS D’URBANISME
Connaître, relier, préserver : l’urbanisme est l’un des leviers essentiels pour donner une place au vivant dans l’évolution de nos territoires.
Les collectivités disposent de leviers considérables. Mais pour agir, encore faut-il savoir où se trouvent les milieux importants, quelles espèces ils accueillent et comment ils fonctionnent ensemble.
Le ZAN : changer notre façon d’aménager
La fragmentation et la destruction des habitats constituent l'une des principales causes du déclin de la biodiversité. Préserver quelques espaces naturels isolés ne suffit donc pas. Il faut également maintenir leur qualité, leur continuité et leur capacité à accueillir le vivant. Cela signifie intégrer la biodiversité dès la conception des projets, et non chercher à la « réparer » une fois les travaux terminés.
La loi Climat et Résilience a fixé l’objectif d’atteindre le «zéro artificialisation nette» (ZAN) des sols à l’horizon 2050, avec une première étape consistant à réduire de moitié, entre 2021 et 2031, la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers par rapport à la décennie précédente.
Le sol ne peut donc plus constituer un espace vide disponible pour nos projets. Il stocke l’eau et le carbone, abrite une biodiversité souvent invisible, nourrit les végétaux et contribue à réguler le climat. Son artificialisation peut donc avoir des conséquences durables sur l’ensemble du vivant.
Le ZAN invite donc à changer de réflexe, encore trop souvent expansionniste : avant d’ouvrir de nouveaux espaces à l’urbanisation, il faut réutiliser l’existant, réhabiliter, densifier avec discernement, transformer les friches, désimperméabiliser et renaturer. Il ne s’agit pas de ne plus construire, mais de construire autrement, en considérant la valeur écologique et agricole des sols comme une donnée essentielle du projet.
Pour les communes et intercommunalités, cette trajectoire doit désormais être prise en compte dans les documents de planification et d’urbanisme. Le ZAN devient ainsi l’un des cadres qui nous invitent à penser le développement d’un territoire non plus seulement en termes de surfaces à aménager, mais de sols, d’eau, de biodiversité, de paysages et de qualité de vie à préserver.
La compensation ne devrait jamais être un permis de détruire.
Des outils pour connaître et comprendre
Les ZNIEFF – Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique constituent d’abord des outils de connaissance. Elles identifient des secteurs particulièrement intéressants par la richesse ou la rareté des espèces et des milieux qu’ils abritent. Elles ne constituent pas, à elles seules, des espaces protégés : leur intérêt est notamment d’apporter une connaissance scientifique qui peut éclairer les décisions d’aménagement et les études d’impact.
À une autre échelle, la Trame verte et bleue (TVB) s’intéresse à la manière dont les milieux sont reliés entre eux. Elle identifie des réservoirs de biodiversité et des corridors écologiques, afin de préserver ou de restaurer les continuités indispensables aux déplacements et au cycle de vie des espèces. La trame verte concerne les milieux terrestres ; la trame bleue les cours d’eau et les zones humides. Elle peut également être complétée par la trame brune, qui s’intéresse à la continuité des sols vivants, et la trame noire, qui prend en compte les besoins de la biodiversité nocturne face à la pollution lumineuse.
Ces outils changent notre manière de regarder un territoire, tous ses éléments naturels sont les pièces d’un réseau écologique plus vaste.
Traduire ces connaissances dans les choix d’aménagement
Le PLU ou PLUi peut protéger des espaces naturels, des haies, des arbres, des mares ou des zones humides et intégrer les continuités écologiques dans les choix d’aménagement. Il peut également mobiliser différents outils réglementaires pour préserver certains éléments du paysage et de la biodiversité.
Les OAP – Orientations d’aménagement et de programmation peuvent, quant à elles, définir des principes concernant la végétation, les sols, l’eau, les déplacements ou les continuités écologiques : préserver une haie existante, maintenir une lisière, créer une continuité végétale, restaurer un cours d’eau ou organiser les espaces de manière à conserver les circulations du vivant.
Pour aider les communes à intégrer ces enjeux dans leurs projets, le PNR de la Haute Vallée de Chevreuse accompagne les collectivités dans leurs documents d’urbanisme et réalise des Plans Paysage et Biodiversité. Celui de la Plaine de Jouars à Montfort propose des orientations pour concilier évolution du territoire, qualité des paysages et besoins de la nature.
À l’échelle de Cœur d’Yvelines, ces enjeux prennent une dimension particulière : les espaces agricoles, forestiers, les vallées, les zones humides, les villages et leurs jardins forment une mosaïque de milieux qui ne s’arrêtent pas aux limites communales.
LES LIENS UTILES
CAUE 78 — construire, rénover et aménager autrement
CAUE des Yvelines
3 place Robert Schuman78180 Montigny-le-Bretonneux
01 30 48 00 14 caue78@caue78.com
Conseil architectural, urbanisme, paysage, environnement, participation des habitants. Le CAUE conseille également les particuliers.
Le mouvement de la Frugalité heureuse et créative dans les Yvelines (78) est principalement animé par des initiatives locales, des conférences et des actions de sensibilisation portées en étroite collaboration avec le CAUE 78 (Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et de l'Environnement des Yvelines).iledefrance@frugalite.org




Commentaires