top of page

DES TERRES DE CERFS

18 sept.
7 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 sept.

Le Cerf élaphe est l’un des grands habitants de nos forêts. Emblématique du massif de Rambouillet, il fascine par sa puissance, son comportement social et le spectacle du brame à l’automne. Mais sa présence raconte aussi une histoire plus complexe : celle d’un animal dont les populations ont été façonnées depuis des siècles par les usages humains, la chasse, la gestion forestière et l’évolution des paysages.

UN ANIMAL DE FORÊT… MAIS PAS SEULEMENT


Le Cerf élaphe (Cervus elaphus) appartient à la famille des cervidés. Il est l’un des plus grands mammifères sauvages de France.

Contrairement à une idée répandue, le cerf n’est pas exclusivement un animal forestier. La forêt lui offre des zones de refuge et de quiétude, mais il recherche également les clairières, les prairies, les lisières et les cultures pour se nourrir.


Le cerf est donc un animal des mosaïques de milieux. Il se déplace entre différents habitats au gré des saisons et de ses besoins : se nourrir, se reproduire, se mettre à l’abri ou élever les jeunes.

Cette mobilité explique aussi pourquoi il peut entrer en conflit avec les activités humaines. Un cerf ne connaît ni les limites communales, ni les parcelles agricoles, ni les propriétés privées : il traverse le paysage selon ses propres besoins.


Une histoire intimement liée à celle des hommes

La présence du cerf dans les Yvelines est ancienne, mais son histoire est indissociable de celle de la chasse.

Dès l’Ancien Régime, la forêt de Rambouillet devient un important territoire de chasse royale et princière. Le paysage forestier est progressivement aménagé pour répondre aux besoins de la chasse : grands axes en étoile, extension du domaine, gestion des peuplements et maintien de populations importantes de gibier.


Au XVIIIe siècle, le cerf fait partie des animaux recherchés par les chasses royales.

La Révolution française bouleverse cet ordre. Le gibier, longtemps réservé aux chasses des puissants, devient aussi une ressource convoitée par les populations rurales. Dans les années qui suivent, les populations de grands animaux diminuent fortement.


Au début du XIXe siècle, il ne reste plus que quelques cerfs dans la forêt de Rambouillet. Les populations seront ensuite progressivement reconstituées, notamment par des introductions d’animaux venus d’autres régions ou de l’étranger.

L’histoire du cerf à Rambouillet nous rappelle que les populations animales observées aujourd’hui sont aussi le résultat de choix humains successifs.


Le retour du cerf

Après avoir fortement régressé au cours des XIXe et XXe siècles, le cerf élaphe a progressivement recolonisé de nombreux territoires français.

Cette évolution est liée à plusieurs facteurs : protection de l’espèce, évolution des pratiques forestières et agricoles, reconstitutions ou réintroductions de populations et gestion cynégétique.


Dans le massif de Rambouillet et ses périphéries, les cerfs occupent aujourd’hui à la fois la forêt domaniale et de nombreux espaces privés environnants. Leur retour pose question sur le partage d’un territoire avec une espèce sauvage dont les besoins ne coïncident pas toujours avec les nôtres.


Pour connaître leur présence et leur évolution, les gestionnaires utilisent différents indicateurs, notamment des comptages nocturnes permettant d’estimer leur abondance et leur répartition. Mais compter les animaux ne suffit pas : il faut aussi observer leurs effets sur le milieu.



DES CERFS TROP NOMBREUX ?


Le cerf est un herbivore. Il consomme notamment des herbes, des jeunes pousses, des feuilles, des écorces et des fruits selon les saisons et les ressources disponibles.

Lorsque les populations sont importantes au regard des ressources du milieu, leur pression sur la végétation peut devenir significative.


L’abroutissement des jeunes arbres peut notamment compromettre la régénération naturelle de certaines forêts. Les dégâts peuvent également concerner les cultures agricoles.

Au-delà du comptage des cerfs, il faut regarder l’état de la forêt, la disponibilité alimentaire, la régénération des arbres, les cultures, les autres herbivores et les caractéristiques du territoire.


Les scientifiques et gestionnaires peuvent suivre la pression exercée par les cervidés sur la végétation : consommation des plantes, abroutissement des jeunes arbres, capacité de régénération de la forêt…

Ces indicateurs de changement écologique (ICE) permettent de croiser l’abondance des animaux avec leur condition et avec l’état de la végétation. Ils se divisent en trois catégories complémentaires :

  • L’abondance relative de la population permettant de suivre l'évolution du nombre d'animaux sans faire un comptage exhaustif (ex. : indices nocturnes, indices kilométriques).

  • La performance des individus qui mesure la santé et la vitalité de la population (ex. : masse corporelle, taille des mâchoires ou des dagues, taux de reproduction).

  • La pression sur la flore : qui analyse l'impact du broutage des animaux sur les jeunes pousses et les essences forestières.

Ces outils scientifiques sont pilotés en France par des organismes comme l'Office français de la biodiversité (OFB) en lien avec les chasseurs et les forestiers.


Le rôle de l’ONF

En forêt domaniale, l’Office national des forêts (ONF) est à la fois gestionnaire de la forêt et détenteur du droit de chasse. Il attribue ce droit à des chasseurs ou à des associations dans le cadre de baux de chasse, généralement conclus pour douze ans et réévalués tous les trois ans.

À chaque bail est associé un contrat cynégétique et sylvicole. Celui-ci fixe les objectifs de gestion de la faune et de la forêt, notamment en matière d’impact du grand gibier sur la régénération forestière, ainsi que les modalités de suivi et d’évaluation. L’ONF peut ainsi ajuster le dispositif lorsque les objectifs ne sont pas atteints.

Le rôle de l’ONF ne consiste pas seulement à louer un territoire aux chasseurs. L’Office définit les conditions d’exercice de la chasse dans les forêts domaniales, suit l’évolution des populations de gibier et de leurs effets sur les peuplements forestiers, contrôle la bonne exécution des contrats et veille à la recherche d’un équilibre entre les populations de grands animaux et la capacité de renouvellement de la forêt.

Dans la forêt domaniale de Rambouillet, cette gestion prend une dimension particulière : le massif accueille une population importante de cerfs et constitue également un espace très fréquenté par le public. L’organisation de la chasse doit donc prendre en compte à la fois la gestion de la grande faune, la régénération des peuplements forestiers, les activités cynégétiques et la sécurité des usagers.

C’est dans ce cadre que s’inscrit le suivi de l’équilibre sylvo-cynégétique : rechercher une coexistence durable entre les populations de cervidés, la régénération de la forêt et les autres fonctions du massif.


Chasser pour réguler

Lorsque les populations deviennent trop importantes au regard de la capacité d’accueil du milieu, les prélèvements permettent de réduire leur pression sur les forêts et les cultures.


En France, la chasse constitue aujourd’hui le principal outil utilisé pour gérer les populations de grands cervidés et des plans de chasse fixent les prélèvements autorisés en fonction des objectifs définis pour les différents territoires.


Les statistiques nationales montrent une très forte progression des prélèvements de cerfs au cours des dernières décennies : ils sont passés de quelques milliers d’individus au début des années 1970 à plusieurs dizaines de milliers aujourd’hui.


Cette augmentation ne signifie pas, à elle seule, que les populations ont augmenté dans les mêmes proportions. Elle traduit aussi l’évolution des politiques de gestion, des objectifs forestiers et des plans de chasse. Un prélèvement est un choix de gestion : il traduit une certaine représentation de l’équilibre souhaité entre la faune sauvage, la forêt et les activités humaines.



UNE TERRE COMMUNE


Le cerf est à la fois un animal sauvage, un herbivore qui participe au fonctionnement des écosystèmes, un animal emblématique de nos paysages… et, dans le vocabulaire cynégétique, un gibier. Il incarne une pluralité de réalités qui interrogent profondément notre rapport au vivant.


Tour à tour acteur spontané des dynamiques forestières, figure emblématique de nos paysages, ou gibier au cœur des traditions cynégétiques, cet animal se trouve à la croisée de représentations parfois difficiles à concilier.


Aujourd'hui, l'être humain façonne les habitats, régule les populations et dessine des corridors de circulation. Ce rôle de gestionnaire soulève une question de fond : quelle place sommes-nous disposés à accorder à une nature qui n'obéit pas à nos critères binaires d'utilité ou de nuisance ?


Réfléchir à la juste place du cerf, c'est interroger notre propre place au sein d'un écosystème partagé, et définir la nature des liens que nous souhaitons entretenir avec le monde sauvage.


Le statut de l’animal sauvage

Car le statut juridique et territorial de la faune sauvage soulève une autre question : celle de l'appropriation.

Lorsqu'un cerf naît en forêt, traverse nos infrastructures routières, se nourrit au sein d'un espace agricole et évolue librement du domaine public aux propriétés privées, il s'affranchit de nos découpages cadastraux. Sa trajectoire rappelle que la faune sauvage échappe, par nature, aux frontières administratives et juridiques humaines.


Dès lors, lorsque nous légiférons sur la démographie d'une espèce ou que nous planifions ses axes de déplacement, la question de la légitimité des principes et de la gouvernance qui sous-tendent ces décisions se pose.


L’enjeu fondamental ne réside pas dans l'arbitrage exclusif entre les intérêts humains et le sort de l'animal, ni même dans une sanctuarisation de la nature. Il invite à définir les fondements d'une cohabitation équilibrée, permettant le plein déploiement de nos activités économiques et sociales sans pour autant occulter la présence et la viabilité des autres formes de vie.



A LIRE :


Manières d'être vivant par Baptiste Morizot (collection Mondes sauvages chez Actes Sud). Ce livre invite l'humain à quitter sa posture de spectateur ou de dominateur pour devenir un "diplomate" au sein de la communauté des vivants.


Le domaine de Rambouillet, une histoire environnementale du pouvoir, de la chasse et de l'élevage (1783-2010), Thèse de doctorat en histoire de Raphaël Devred, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 2024. Analyse l'évolution de la gestion de la faune et des pratiques de chasse sur le long terme.Les publications du CERF78L'association publie un bulletin annuel rassemblant les inventaires de terrain, les suivis faunistiques et des articles de fond sur la grande faune et l'écologie du massif de Rambouillet.


Cartes de répartition et suivi du Cerf élaphe (Cervus elaphus) de l’Office Français de la Biodiversité (OFB) / Réseau Ongulés Sauvages, les rapports conjoints de l'OFB et de la Fédération Nationale des Chasseurs publient régulièrement des données sur l'évolution des densités d'ongulés sauvages et les tableaux de chasse en Île-de-France.


 
 
 

Commentaires


bottom of page