La prolifération des sangliers, pourquoi ?

04/12/2020

La Fédération nationale de chasse comptait 30.000 sangliers tués dans les années 1970, on en est à plus de 800.000 aujourd’hui.

Historiquement, les chasseurs ont bien leur part de responsabilité, estime Éric Baubet, spécialiste du sanglier à l’Office français de la biodiversité (OFB) : « Dans les années 1960, la base de la chasse était le petit gibier. Mais celui-ci s’est effondré. Donc, les chasseurs se sont tournés vers le gros gibier. Le sanglier a été une sorte de bénédiction, les chasseurs ont fait ce qu’il fallait pour augmenter les populations. Si l’on épargne les grosses femelles, qui font plus de petits, la population s’installe rapidement. »

D’autres facteurs ont aidé. Développement d’une agriculture intensive avec de grands champs de maïs — qui apportent aux suidés ressources alimentaires et cachettes

Le changement climatique, en favorisant la production de fruits (glands, châtaignes) par les arbres forestiers, a multiplié encore leurs ressources.

LPO Yves Vérilhac, qui dénonce «des années de lâchers, d’agrainage [mettre des grains à disposition], d’importation de sangliers des pays de l’Est et de chasse en enclos privés [où l’on maintient la population grâce à l’élevage, et dont les animaux peuvent s’échapper].» Aujourd’hui, il n’est plus possible de lâcher des sangliers d’élevage ou importés dans la nature, ceux-ci sont réservés aux parcs de chasse fermés et commerciaux. Mais des infractions persistent parfois localement. Ainsi, la Confédération paysanne de l’Ardèche a fait condamner, en février 2020, un éleveur qui fournissait en sangliers — ensuite relâchés — des associations de chasse du département.

L’agrainage, lui, est strictement encadré. Là encore, les associations écologistes dénoncent des abus. Le naturaliste Pierre Rigaux est plus circonspect : «Que ce soit pour favoriser la population de sangliers ou les détourner des cultures, on ne connaît pas bien l’efficacité de tout cela.»

Les agriculteurs sont indemnisés par les chasseurs qui dans les années 1960, en échange du droit de chasser et gérer le gibier, ont accepté de payer les indemnisations. Selon la Fédération nationale des chasseurs, elles ont bondi de 50% en dix ans, de 30 à 45 millions d’euros.

Paradoxe, «on a cru que le sanglier allait sauver la chasse, qu’avec ce gibier de fond, on maintiendrait des adhérents. En fait, il est en train de la tuer», constate David Pierrard, directeur du domaine de Belval (Ardennes). «C’est la banqueroute des fédérations départementales de chasse, certaines n’arrivent plus à indemniser les dégâts!»

La LPO en appelle donc à des méthodes plus radicales, et à se passer de chasseurs. «Vous confiez la mission à l’armée, vous mettez un mirador et vous agrainez. C’est comme cela que les Allemands font», dit Yves Verilhac. Moins martial, Aurélien Mourier, adhérent de la Confédération paysanne, défend avec son syndicat un recours plus fréquent au piégeage. Des cages dans lesquelles de la nourriture est disposée permettent d’attirer les bêtes, qui sont ensuite exécutées. «Mais les chasseurs n’aiment pas que l’on vienne prélever “leurs” sangliers sans qu’ils aient eu l’occasion de s’amuser à les chasser», remarque l’agriculteur

Pierre Rigaux, lui, voit la solution dans une évolution de long terme de l’agriculture : «Une minorité de cultures concentre l’énorme majorité des dégâts. S’il y avait moins de maïsiculture intensive, il y aurait moins de dégâts et si on revenait à des parcelles plus petites, elles seraient plus faciles à protéger.» C’est en fait toute la campagne, notre façon d’y habiter et de la cultiver, qui serait à repenser. Ce n’est pas un moindre casse-tête.